Samedi 15 octobre 2011
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Tsukimura
Deux ou trois heures du matin
Dans le bûcher obscur où je me suis réfugié pour retirer de l'appareil mon film qui s'était déchiré, un couple d'amoureux me dégringole sur la tête avec des planches et prend la
fuite dans le noir. J'aurais dû me méfier : deux heures du matin, c'est l'heure astrologique du Boeuf - un des animaux du Zodiaque chinois -, celle des entreprises galantes et des rendez-vous
officieux. Mais tout de même : marivauder par ce froid, sur ces madriers pleins d'échardes !
- Gomen... gomen... (d'mande bien pardon), crie l'homme en s'éloignant à grands sauts maladroits.
Mais voyons, c'est moi qui m'excuse. Je n'ai malheureusement rien pu voir de la fille qui a disparu la première, vérifiant le proverbe " Jupe troussée court plus vite que pantalon
baissé ".
Il y a deux grands brasiers sur la place, que les pompiers alimentent en titubant énormément. S'ils boutent le feu quelque part, ce sont les femmes qui l'éteindront. Les villageois
sont installés en cercle autour, mains tendues vers la flamme. Comme je passe à leur hauteur, un vieillard hurle " la Suisse... la Suisse ", se levant à moitié comme s'il allait discourir, puis
se rassoit. J'ai entendu sa femme le reprendre :
- Crier ainsi, ça n'a ni queue ni tête. À présent que tu as commencé, dis-lui donc quelque chose.
Mais il est resté là, fixant le foyer d'un air coupable. J'en riais encore lorsqu'il m'a rattrapé, cinquante mètres plus loin, taraudé par l'idée qu'il aurait pu m'offenser. Il m'a
touché le coude et adressé un sourire de trois dents, juste et chaud. Et pas au nom du village ni du pays, non. C'est bien son sourire à lui. Charmant, car après tout, c'est moi le trouble-fête.
Parfois je me demande ce qui, au Japon, met les vieillards tellement au-dessus du reste. C'est peut-être que, la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l'humour leur
revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente.
Nous sommes revenus ensemble vers la mairie. Au bord de la route, une longue alignée de paysans se tenaient par l'épaule et pissait dans la rizière en s'exhortant civilement à ne pas
tomber dedans.
[...]
Cinq heures du matin
Il ne faut pas médire de la musique japonaise avant de l'avoir subie six ou sept heures au moins. Au début de l'après-midi, cet air de flûte ne m'avait pas frappé à cause de
la lenteur et des hésitations du rythme qui a mis très longtemps à s'installer. Mais à minuit déjà, j'avais l'impression d'avoir grandi dans cette mélodie. Maintenant j'en suis intoxiqué et, à
mesure que le temps passe et que les flûtistes se relaient (c'est à présent un paysan qui porte deux vestons l'un sur l'autre), cette musique se fait plus forte et menaçante. C'est devenu un
refrain ivre, enfumé, grelottant. Les danseurs vacillent et les brandons tombent en gerbes sur les nuques anesthésiées par le froid. Les visages se tirent, les joues s'avalent, les yeux se
ferment ou sortent des têtes. Entre eux et les masques, c'est comme si l'écart avait diminué, et je vois partout des becs, des mâchoires et des groins.
Il y a encore ici et là - puisque c'est permis - de brèves flambées de malveillance où l'on engueule à pleins poumons, mais cela ne dure pas. La musique emporte tout dans son rythme plus
large. Quand un danseur s'effondre, un autre prend sa place. Par la fatigue, l'ivresse et l'hypnose, le village remonte dans sa mémoire jusqu'aux siècles noirs où l'impôt laissait si peu pour
vivre qu'on étouffait un nouveau-né sur sur trois. Ce n'est plus le divertissement, c'est le rite. Le hameau ne fait plus qu'un bloc dont tous les étrangers sont exclus. On ne nous aperçoit même
plus. Le chauffeur de taxi est lui aussi en quarantaine. Il a sans grand succès fait circuler dans l'assistance une photo de femme nue dans l'idée de se faire des
relations. En désespoir de cause, il essaie de me la refiler : une rousse teinte, assise sur une plage. Un modèle, me dit-il, qu'il a loué pour un après-midi avec quinze autres collègues. Elle
est très belle, les vagues aussi. Pauvre vieux ; on ne devrait plus conduire un taxi à son âge.
Au lever du jour, ces Esprits vont descendre en dansant jusqu'au village du bas. Je ne verrai plus ça. J'ai trop froid, trop bu sans pouvoir me réchauffer, trop faim aussi et j'ai
trop attendu. J'ai besoin d'échapper à a fumée, au tambour, de marcher dans cette nuit d'hiver. Mais pas le ventre vide. Dans un appentis derrière la mairie, j'ai découvert tout à l'heure un
vieillard qui faisait secrètement mitonner sur un feu de bois deux cents litres de soupe au moins. Je suis repassé par sa cambuse. Il somnolait, les fesses sur un fagot, se réveillait pour
touiller à deux mains sa marmite, y jetait une poignée de poissons secs et se rendormait. L'odeur de son brouet me faisait à moitié défaillir. Je l'en ai complimenté et il m'a remercié bien
poliment. Mais quand j'ai tendu mon écuelle, ses yeux se sont éteints et il a soudain cessé de me voir et de m'entendre. C'est qu'elle n'est pas pour moi, cette soupe : elle doit aller à qui de
droit, dans un certain ordre de préséances, à un certain moment, et comment pourrait-il savoir ce que ce gribouille aux cheveux d'étoupe sale est venu chercher ici. D'autre part, refuser c'est
discourtois. Il s'est donc tiré d'embarras en me congédiant mentalement ; un tour de force, car son réduit était petit et j'y parlais de plus en plus haut. Je le revois très bien, ce vieux
Tartuffe, embusqué derrière son énorme chaudron, fixant sans ciller un point un peu en dessous de ma bouche et me transformant en simple bouffée de vapeur. C'est la recette ici : quand le
malséant, quand l'imprévu se produisent, regardez juste à côté, ou alors à travers. La convention - qui est collective - vous donnera toujours raison contre la vraisemblance, qui n'est qu'une
affaire de personnes. Le vieux ne m'a pas vu davantage lorsque je lui ai doucement retiré sa louche pour emplir mon assiette. Il s'est rendormi avec l'ombre d'un sourire. Cela nous a arrangé l'un
et l'autre. Dans toute cette affaire, j'avais tort, et il avait raison.