21 mai 2014 3 21 /05 /mai /2014 10:02

 

Tabriz II

   Le capitaine nous avait donné une adresse ici, où le rembourser. C’était celle d’un missionnaire américain perclus de solitude, le regard myope et prudent, et une de ces dentitions chevauchantes dont certaines sectes anglicanes semblent avoir le secret. Il se méprit sur le but de notre visite et nous laissa tout de suite entendre – sans même nous offrir une chaise – qu’il avait trop de tracas avec les musulmans pour secourir encore des chrétiens, qu’il ne recevait qu’à Noël, qu’il ne fallait en aucun cas compter sur lui, qu’il n’avait littéralement plus de quoi loger une âme. Pour couper court, on tendit à cet aubergiste les tomans du capitaine, et un éclair dans ses lunettes nous informa qu’il était au courant.
   — N’était-ce pas quarante ? fit-il en recomptant les billets.
   — C’était… mais le capitaine nous en a parié dix, et perdu.
   — En êtes-vous bien sûrs ? reprit-il avec une onction insultante, comme s’il s’attendait à nous voir fondre en larmes.
   Pour n’avoir jamais donné de conseils à ce policier qui nous en donnait tant, nous en aurions déjà mérité cent. Nous suggérâmes au révérend de faire la route de Mahabad et d’aller s’informer en personne. Et on le planta là, non sans remarquer au passage les taches fort peu pastorales qui constellaient le devant de son pantalon. On se retrouva furieux dans la neige de la ruelle. «Une vraie tête à jouir devant les catastrophes ferroviaires» dit Thierry. J’ajoutai quelques plaisanteries abominables. Nous étions devenus bien grossiers. Tant pis : c’était l’hiver retrouvé, le froid, la chasteté forcée, cette ville féroce à tant de gens. Et cet argot de bagnardnous donnait quand même un semblant de chaleur. On s’affinerait au printemps, avec les feuilles.

 

   En rentrant ce soir-là chez la veuve, je m’aperçus que, pendant notre absence, nos chambres avaient été visitées et fouillées. L’argent était toujours là, mais les lettres d’Europe que je conservais dans une niche étaient sens dessus dessous et amputées de leur affranchissement. Je me foutais des timbres mais, dans la vie de voyage, les lettres peuvent aider et resservir, et comme la besogne avait été faite à coups de ciseaux précipités,presque tous ces passages – ceux de la fin – dont on se berce imprudemment et qu’on a tant plaisir à relire, avaient passé par-dessus bord. Dans toutes les cuisines du quartier, des gosses avaient dû coller dans leur album ces timbres en vrac avec ces mots si longtemps attendus. Comme la veuve n’était pas rentrée j’allai me plaindre à la grand-mère. Dans l’Arménistan, châtier était d’ailleurs l’affaire des anciens qui ont plus de loisirs, le cuir plus dur, l’âme plus égale, et mesurent mieux leurs taloches. La vieille mit ses savates, alerta quelques mégères de son envergure qui régnaient sur les cours voisines et s’abattirent comme l’éclair sur leur marmaille. À mesure que les coupables avouaient, on entendait les sanglots gagner de proche en proche, et les petites têtes tondues résonner sous les paumes calleuses. Dans l’heure, une procession de harpies, l’œil flamboyant sous leur châle noir, nous rapportaient par poignées des timbres trempés de larmes. Elles paraissaient contentes d’elles-mêmes, et les hurlements de contrition qui montaient decrescendo dans la nuit devaient bercer les oreilles du Dieu des Arméniens. Ces étrangers chrétiens étaient, après tout, des alliés. Ils payaient sans marchander. La loi du quartier, dont elles étaient gardiennes, avait été enfreinte, et cette loi commande d’être honnête, dans les petites choses surtout, qui relèvent du quotidien et de la conduite. On a plus de latitude dans les grandes qui appartiennent au destin.

 

   Encore trop de neige pour la voiture sur la route de Téhéran. Nous trompions notre attente en la retapant au garage du Point IV que Roberts l’ingénieur avait gentiment mis à notre disposition. Nous le voyions beaucoup. Il n’était plus le même. Perdu son bel entrain. Un soir que je lui demandais ce qui clochait :
   — Tout… c’est tout ce pays qui ne va pas.

   Il revenait d’une tournée d’inspection dans un village; en un mois les travaux n’avaient pas avancé d’un pouce et les paysans l’avaient mal reçu.

   Le "Point IV" américain en Iran était alors comparable à une maison de deux étages où l’on poursuivrait deux activités divergentes. Au premier, à l’étage politique, on s’occupait à combattre la menace communiste en conservant – par les moyens traditionnels de la diplomatie : promesses, pressions, propagande – un gouvernement honni et corrompu, mais de droite, au pouvoir. Au second, à l’étage technique, une large équipe de spécialistes s’employaient à améliorer les conditions de vie du peuple iranien. Roberts était de ceux-là.

   Lui, la politique ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est l’électronique, les chansons de Doris Day ou de Patachou qui, dit-il, sont des anges, et la construction des écoles. C’est un scientifique, mais aussi un homme ouvert et bienveillant auquel l’idée de faire un travail aussi utile souriait énormément. D’où sa déception.

   — Vous rendez-vous compte, je vais là-bas pour leur construire une école, et quand ils me voient arriver les gosses ramassent des cailloux.

   Il reprit en souriant : «Une École!»

   Je crois que l’Américain respecte beaucoup l’école en général, et l’école primaire en particulier, qui est la plus démocratique. Je crois qu’au nombre des Droits de l’homme, aucun ne lui paraît aussi plaisant que le droit à l’instruction. C’est naturel dans un pays civiquement très évolué où d’autres droits plus essentiels sont assez garantis pour que l’on n’y songe même plus. Aussi,dans la recette du bonheur américain, l’école joue-t-elle un rôle primordial, et dans l’imagination américaine, le pays sans école doit-il être le type même du pays arriéré. Mais, les recettes de bonheur ne s’exportent pas sans être ajustées, et ici, l’Amérique n’avait pas adapté la sienne à un contexte que d’ailleurs elle comprenait mal. C’était l’origine de ses difficultés. Parce qu’il y a pire que des pays sans école : il y a des pays sans justice, ou sans espoir. Ainsi Tabriz, où Roberts arrivait les mains pleines et la tête bourrée de projets généreux que la réalité de la ville – car chaque ville a la sienne – démentait chaque jour.

   Revenons à l’école de Roberts. Voici comment "Point IV" procédait : il offrait gratuitement le terrain, les matériaux, les plans et les conseils. De leur côté les villageois, qui sont tous un peu maçons, fourniraient la main-d’œuvre et construiraient, avec une belle émulation, le local où ils auraient le privilège de s’instruire. Voilà un système qui fonctionnerait à merveille dans une commune finnoise ou japonaise. Ici, il ne fonctionnait pas, parce que les villageois n’ont pas une once de ce civisme qu’on leur avait si promptement prêté.

   Les mois passaient. Les matériaux s’évanouissaient mystérieusement. L’école n’était pas construite. On n’en voulait pas. On boudait le cadeau. Il y a bien de quoi écœurer les donateurs, et Roberts était écœuré.

   Mais les villageois? Ce sont des paysans assez misérables, soumis depuis des générations à un dur régime de fermage féodal. D’aussi longtemps qu’ils se souviennent, on ne leur a jamais fait pareil cadeau. Cela leur paraît d’autant plus suspect que, dans les campagnes iranienne, l’Occidental a toujours eu réputation de sottise et de cupidité. Rien ne les a préparés à croire au Père Noël. Avant tout, ils se méfient, flairent une attrape, soupçonnent ces étrangers, qui veulent faire travailler chacun, de poursuivre un but caché. La misère les a rendus rusés, et ils pensent qu’en sabotant les instructions qu’on leur donne, ils déjoueront peut-être ces desseins qu’ils n’ont pu deviner.

   En second lieu, cette école ne les intéresse pas. Ils n’en comprennent pas l’avantage. Ils n’en sont pas encore là. Ce qui les préoccupe, c’est de manger un peu plus, de ne plus avoir à se garer des gendarmes, de travailler moins dur ou alors de bénéficier davantage du fruit de leur travail. L’instruction qu’on leur offre est aussi une nouveauté. Pour la comprendre il faudrait réfléchir, mais on réfléchit mal avec la malaria, la dysenterie, ou ce léger vertige des estomacs vides calmés par un peu d’opium. Si nous réfléchissons pour eux, nous verrons que lire et écrire ne les mèneront pas bien loin aussi longtemps que leur statut de «vilain» n’est pas radicalement modifié.

   Enfin, le mollah est un adversaire de l’école. Savoir lire et écrire, c’est son privilège à lui, sa spécialité. Il rédige les contrats, écrit sous dictée les suppliques, déchiffre les ordonnances du pharmacien. Il rend service pour une demi-douzaine d’œufs, pour une poignée de fruits secs, et n’a pas envie de perdre ce petit revenu. Il est trop prudent pour critiquer le projet ouvertement, mais le soir, sur le pas des portes, il donne son opinion. Et on l’écoute.

   En dernier lieu, on n’entrepose pas sans risque des matériaux neufs dans un village où chacun a besoin de briques ou de poutres pour réparer ces édifices dont l’utilité est évidente à chacun : la Mosquée, le hammam, le four du boulanger. Après quelques jours d’hésitation, on se sert dans le tas, et on répare. Désormais, le village a mauvaise conscience et n’attend pas le retour de l’Américain avec plaisir. Si seulement on pouvait s’expliquer, tout deviendrait simple… mais on peut mal s’expliquer. Quand l’étranger reviendra, il ne trouvera ni l’école, ni les matériaux, ni la reconnaissance à laquelle il s’attend, mais des regards fermés, fuyants, qui n’ont l’air au courant de rien, et des gosses qui ramassent des pierres sur son passage parce qu’ils savent lire le visage de leurs parents.

   … Ce n’était qu’une distance à franchir, mais une longue distance parce que l’exercice de la bienfaisance demande infiniment de tact et d’humilité. Il est plus aisé de soulever un village de mécontents que d’en modifier les habitudes; et, sans doute, plus facile de trouver des Lawrence d’Arabie et des agitateurs, que des techniciens assez psychologues pour être efficaces. Roberts, qui l’était, en viendrait bientôt à écrire dans ses rapports qu’il fallait peut-être renoncer à l’école pour s’occuper par exemple de l’adduction d’eau des vieux hammam qui sont des foyers d’infection virulents. Du temps passerait jusqu’à ce que ses supérieurs d’Amérique lui donnent raison. Mais pour que "Point IV" continue, il fallait constamment de nouveaux capitaux. Ainsi, en définitive, le problème de Roberts – qui est symbolique– arriverait jusqu’au contribuable américain. Nous savons que ce contribuable est le plus généreux du monde. Nous savons aussi qu’il est souvent mal informé, qu’il entend que les choses soient faites à sa manière, et qu’il apprécie les résultats qui flattent sa sentimentalité. On le persuadera sans peine qu’on tient le communisme en échec en construisant des écoles semblables à celle dont il garde un si plaisant souvenir. Il aura plus de mal à admettre que ce qui est bon chez lui peut ne pas l’être ailleurs; que l’Iran, ce vieil aristocrate qui a tout connu de la vie… et beaucoup oublié, est allergique aux remèdes ordinaires et réclame un traitement spécial.

   Les cadeaux ne sont pas toujours faciles à faire quand les «enfants» ont cinq mille ans de plus que Santa Klaus.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 05:55
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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 05:41
Kep, ses rond-points d'un goût... particulier

Kep, ses rond-points d'un goût... particulier

ses crabes géants

ses crabes géants

entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
entre Kep & Kampot
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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 05:37
Fleurs de pommier

Fleurs de pommier

Printemps
Printemps
Printemps
...de néflier

...de néflier

Printemps
Printemps
Printemps
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3 mai 2014 6 03 /05 /mai /2014 12:25

"Il faut convaincre les femmes de notre peuple de l'absolue nécessité d'assumer leur fonction de reproduction"

Jean-Marie Le Pen

Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers.

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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 07:36
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
NDDL
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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 07:54
Arrivée en soirée à Kampot sur la côte.

Arrivée en soirée à Kampot sur la côte.

Accueillis par un coucher de soleil sublime.

Accueillis par un coucher de soleil sublime.

Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Le lendemain, scooter jusqu'à l'ancienne station climatique.

Le lendemain, scooter jusqu'à l'ancienne station climatique.

Beaucoup de travaux dans les environs...

Beaucoup de travaux dans les environs...

Kampot
... dûs à l'ouverture imminente d'un énorme complexe hôtelier d'une laideur remarquable.

... dûs à l'ouverture imminente d'un énorme complexe hôtelier d'une laideur remarquable.

Heureusement qu'il reste encore un peu de vieilleries.

Heureusement qu'il reste encore un peu de vieilleries.

Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
Kampot
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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 07:51
Phnom Penh

Passage express par la capitale, qui ne ne nous a pas franchement donnée envie de nous attarder.

Phnom Penh
Phnom Penh
Phnom Penh
Phnom Penh
Phnom Penh
Phnom Penh
Sur le porte-bagages, un cochon vivant (probablement plus pour très longtemps) qui braillait sa maman.

Sur le porte-bagages, un cochon vivant (probablement plus pour très longtemps) qui braillait sa maman.

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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 07:21

Je ne désespère toujours pas de clore ce chapitre afin de pouvoir passer à autre chose.

Donc, après Battambang, nous voici à Kampong Chhnang, une petite ville au sud du lac Tonlé, dernière étape avant la capitale Phom Penh.

Kompong Chnang
Un institut qui n'est pas pour les nouilles...

Un institut qui n'est pas pour les nouilles...

Balade à vélo vers le village des potiers.

Balade à vélo vers le village des potiers.

Kompong Chnang
Petit souci mécanique aka syndrome de la "selle qui vous broie les noisettes".

Petit souci mécanique aka syndrome de la "selle qui vous broie les noisettes".

Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Un truc bon pour reprendre des forces avant une promenade le long de la berge.

Un truc bon pour reprendre des forces avant une promenade le long de la berge.

Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
Kompong Chnang
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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 05:55

Cette série, c'est vraiment n'importe nawak, dans le bon sens du terme.

La première saison se termine la semaine prochaine, vous trouverez sans problème les dix premiers épisodes sur Youtube. Allez y, c'est du bon.

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