20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 22:04

J'avais déjà près de neuf ans lorsque je tombai amoureux pour la première fois. Je fus tout entier aspiré par une passion violente, totale, qui m'empoisonna complètement l'existence et faillit même me coûter la vie.


Elle avait huit ans et elle s'appelait Valentine. Je pourrais la décrire longuement et à perte de souffle, et si j'avais une voix, je ne cesserais de chanter sa beauté et sa douceur. C'était une brune aux yeux clairs, admirablement faite, vêtue d'une robe blanche et elle tenait une balle à la main. Je l'ai vue apparaître devant moi dans le dépôt de bois, à l'endroit où commençaient les orties, qui couvraient le sol jusqu'au mur du verger voisin. Je ne puis décrire l'émoi qui s'empara de moi: tout ce que je sais, c'est que mes jambes devinrent molles et que mon coeur se mit à sauter avec une telle violence que ma vue se troubla. Absolument résolu à la séduire immédiatement et pour toujours, de façon qu'il n'y eût plus jamais de place pour un autre homme dans sa vie, je fis comme ma mère me l'avait dit et, m'appuyant négligemment contre les bûches, je levai les yeux vers la lumière pour la subjuguer. Mais Valentine n'était pas femme à se laisser impressionner. Je restai là, les yeux levés vers le soleil, jusqu'à ce que mon visage ruisselât de larmes, mais la cruelle, pendant tout ce temps-là, continua à jouer avec sa balle, sans paraître le moins du monde intéressée. Les yeux me sortaient de la tête, tout devenait feu et flamme autour de moi, mais Valentine ne m'accordait même pas un regard. Complètement décontenancé par cette indifférence, alors que tant de belles dames, dans le salon de ma mère, s'étaient dûment extasiées devant mes yeux bleus, à demi aveugle et ayant ainsi, du premier coups, épuisé, pour ainsi dire, mes munitions, j'essuyai mes larmes et, capitulant sans conditions, je lui tendis les trois pommes vertes que je venais de voler dans le verger. Elle les accepta et m'annonça, comme en passant:


– Janek a mangé pour moi toute sa collection de timbres-poste.


C'est ainsi que mon martyre commença. Au cours des jours qui suivirent, je mangeai pour Valentine plusieurs poignées de vers de terre, un grand nombre de papillons, un kilo de cerises avec les noyaux, une souris, et, pour finir, je peux dire qu'à neuf ans, c'est-à-dire bien plus jeune que Casanova, je pris place parmi les plus grands amants de tous les temps, en accomplissant une prouesse amoureuse que personne, à ma connaissance, n'est jamais venu égaler. Je mangeai pour ma bien-aimée un soulier en caoutchouc.


Ici, je dois ouvrir une parenthèse. Je sais bien que, lorsqu'il s'agit de leurs exploits amoureux, les hommes ne sont que trop portés à la vantardise. A les entendre, leurs prouesses viriles ne connaissent pas de limite, et ils ne vous font grâce d'aucun détail.


Je ne demande donc à personne de me croire lorsque j'affirme que, pour ma bien-aimée, je consommai encore un éventail japonais, dix mètres de fil de coton, un kilo de noyaux de cerises- Valentine me mâchait, pour ainsi dire, la besogne, en mangeant la chair et en me tendant les noyaux – et trois poissons rouges, que nous étions allés pêcher dans l'aquarium de son professeur de musique.


Dieu sait ce que les femmes m'ont fait avaler dans ma vie, mais je n'ai jamais connu une nature aussi insatiable. C'était une Messaline doublée d'une Théodora de Byzance. Après cette expérience, on peut dire que je connaissais tout de l'amour. Mon éducation était faite. Je n'ai fait, depuis, que continuer sur ma lancée.


Mon adorable Messaline n'avait que huit ans, mais son exigence physique dépassait tout ce qu'il me fut donné de connaître au cours de mon existence. Elle courait devant moi, dans la cour, me désignait du doigt tantôt un tas de feuilles, tantôt du sable, ou un vieux bouchon, et je m'exécutais sans murmurer. Encore bougrement heureux d'avoir pu être utile. A un moment, elle s'était mise à cueillir un bouquet de marguerites que je voyais grandir dans sa main avec appréhension – mais je mangeai les marguerites aussi, sous son oeil attentif -elle savait déjà que les hommes essayent toujours de tricher, dans ces jeux-là – où je cherchais en vain une lueur d'admiration. Sans une marque d'estime ou de gratitude, elle repartit en sautillant, pour revenir, au bout d'un moment, avec quelques escargots qu'elle me tendit dans le creux de la main. Je mangeai humblement les escargots, coquille et tout.


A cette époque, on n'apprenait encore rien aux enfants sur le mystère des sexes et j'étais convaincu que c'était ainsi qu'on faisait l'amour. J'avais probablement raison.


Le plus triste était que je n'arrivais pas à l'impressionner. J'avais à peine fini les escargots qu'elle m'annonçait négligemment:


– Josek a mangé dix araignées pour moi et il s'est arrêté seulement parce que maman nous a appelés pour le thé.


Je frémis. Pendant que j'avais le dos tourné, elle me trompait avec mon meilleur ami. Mais j'avalai cela aussi. Je commençais à avoir l'habitude.

Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
21 mai 2014 3 21 /05 /mai /2014 10:02

 

Tabriz II

   Le capitaine nous avait donné une adresse ici, où le rembourser. C’était celle d’un missionnaire américain perclus de solitude, le regard myope et prudent, et une de ces dentitions chevauchantes dont certaines sectes anglicanes semblent avoir le secret. Il se méprit sur le but de notre visite et nous laissa tout de suite entendre – sans même nous offrir une chaise – qu’il avait trop de tracas avec les musulmans pour secourir encore des chrétiens, qu’il ne recevait qu’à Noël, qu’il ne fallait en aucun cas compter sur lui, qu’il n’avait littéralement plus de quoi loger une âme. Pour couper court, on tendit à cet aubergiste les tomans du capitaine, et un éclair dans ses lunettes nous informa qu’il était au courant.
   — N’était-ce pas quarante ? fit-il en recomptant les billets.
   — C’était… mais le capitaine nous en a parié dix, et perdu.
   — En êtes-vous bien sûrs ? reprit-il avec une onction insultante, comme s’il s’attendait à nous voir fondre en larmes.
   Pour n’avoir jamais donné de conseils à ce policier qui nous en donnait tant, nous en aurions déjà mérité cent. Nous suggérâmes au révérend de faire la route de Mahabad et d’aller s’informer en personne. Et on le planta là, non sans remarquer au passage les taches fort peu pastorales qui constellaient le devant de son pantalon. On se retrouva furieux dans la neige de la ruelle. «Une vraie tête à jouir devant les catastrophes ferroviaires» dit Thierry. J’ajoutai quelques plaisanteries abominables. Nous étions devenus bien grossiers. Tant pis : c’était l’hiver retrouvé, le froid, la chasteté forcée, cette ville féroce à tant de gens. Et cet argot de bagnardnous donnait quand même un semblant de chaleur. On s’affinerait au printemps, avec les feuilles.

 

   En rentrant ce soir-là chez la veuve, je m’aperçus que, pendant notre absence, nos chambres avaient été visitées et fouillées. L’argent était toujours là, mais les lettres d’Europe que je conservais dans une niche étaient sens dessus dessous et amputées de leur affranchissement. Je me foutais des timbres mais, dans la vie de voyage, les lettres peuvent aider et resservir, et comme la besogne avait été faite à coups de ciseaux précipités,presque tous ces passages – ceux de la fin – dont on se berce imprudemment et qu’on a tant plaisir à relire, avaient passé par-dessus bord. Dans toutes les cuisines du quartier, des gosses avaient dû coller dans leur album ces timbres en vrac avec ces mots si longtemps attendus. Comme la veuve n’était pas rentrée j’allai me plaindre à la grand-mère. Dans l’Arménistan, châtier était d’ailleurs l’affaire des anciens qui ont plus de loisirs, le cuir plus dur, l’âme plus égale, et mesurent mieux leurs taloches. La vieille mit ses savates, alerta quelques mégères de son envergure qui régnaient sur les cours voisines et s’abattirent comme l’éclair sur leur marmaille. À mesure que les coupables avouaient, on entendait les sanglots gagner de proche en proche, et les petites têtes tondues résonner sous les paumes calleuses. Dans l’heure, une procession de harpies, l’œil flamboyant sous leur châle noir, nous rapportaient par poignées des timbres trempés de larmes. Elles paraissaient contentes d’elles-mêmes, et les hurlements de contrition qui montaient decrescendo dans la nuit devaient bercer les oreilles du Dieu des Arméniens. Ces étrangers chrétiens étaient, après tout, des alliés. Ils payaient sans marchander. La loi du quartier, dont elles étaient gardiennes, avait été enfreinte, et cette loi commande d’être honnête, dans les petites choses surtout, qui relèvent du quotidien et de la conduite. On a plus de latitude dans les grandes qui appartiennent au destin.

 

   Encore trop de neige pour la voiture sur la route de Téhéran. Nous trompions notre attente en la retapant au garage du Point IV que Roberts l’ingénieur avait gentiment mis à notre disposition. Nous le voyions beaucoup. Il n’était plus le même. Perdu son bel entrain. Un soir que je lui demandais ce qui clochait :
   — Tout… c’est tout ce pays qui ne va pas.

   Il revenait d’une tournée d’inspection dans un village; en un mois les travaux n’avaient pas avancé d’un pouce et les paysans l’avaient mal reçu.

   Le "Point IV" américain en Iran était alors comparable à une maison de deux étages où l’on poursuivrait deux activités divergentes. Au premier, à l’étage politique, on s’occupait à combattre la menace communiste en conservant – par les moyens traditionnels de la diplomatie : promesses, pressions, propagande – un gouvernement honni et corrompu, mais de droite, au pouvoir. Au second, à l’étage technique, une large équipe de spécialistes s’employaient à améliorer les conditions de vie du peuple iranien. Roberts était de ceux-là.

   Lui, la politique ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est l’électronique, les chansons de Doris Day ou de Patachou qui, dit-il, sont des anges, et la construction des écoles. C’est un scientifique, mais aussi un homme ouvert et bienveillant auquel l’idée de faire un travail aussi utile souriait énormément. D’où sa déception.

   — Vous rendez-vous compte, je vais là-bas pour leur construire une école, et quand ils me voient arriver les gosses ramassent des cailloux.

   Il reprit en souriant : «Une École!»

   Je crois que l’Américain respecte beaucoup l’école en général, et l’école primaire en particulier, qui est la plus démocratique. Je crois qu’au nombre des Droits de l’homme, aucun ne lui paraît aussi plaisant que le droit à l’instruction. C’est naturel dans un pays civiquement très évolué où d’autres droits plus essentiels sont assez garantis pour que l’on n’y songe même plus. Aussi,dans la recette du bonheur américain, l’école joue-t-elle un rôle primordial, et dans l’imagination américaine, le pays sans école doit-il être le type même du pays arriéré. Mais, les recettes de bonheur ne s’exportent pas sans être ajustées, et ici, l’Amérique n’avait pas adapté la sienne à un contexte que d’ailleurs elle comprenait mal. C’était l’origine de ses difficultés. Parce qu’il y a pire que des pays sans école : il y a des pays sans justice, ou sans espoir. Ainsi Tabriz, où Roberts arrivait les mains pleines et la tête bourrée de projets généreux que la réalité de la ville – car chaque ville a la sienne – démentait chaque jour.

   Revenons à l’école de Roberts. Voici comment "Point IV" procédait : il offrait gratuitement le terrain, les matériaux, les plans et les conseils. De leur côté les villageois, qui sont tous un peu maçons, fourniraient la main-d’œuvre et construiraient, avec une belle émulation, le local où ils auraient le privilège de s’instruire. Voilà un système qui fonctionnerait à merveille dans une commune finnoise ou japonaise. Ici, il ne fonctionnait pas, parce que les villageois n’ont pas une once de ce civisme qu’on leur avait si promptement prêté.

   Les mois passaient. Les matériaux s’évanouissaient mystérieusement. L’école n’était pas construite. On n’en voulait pas. On boudait le cadeau. Il y a bien de quoi écœurer les donateurs, et Roberts était écœuré.

   Mais les villageois? Ce sont des paysans assez misérables, soumis depuis des générations à un dur régime de fermage féodal. D’aussi longtemps qu’ils se souviennent, on ne leur a jamais fait pareil cadeau. Cela leur paraît d’autant plus suspect que, dans les campagnes iranienne, l’Occidental a toujours eu réputation de sottise et de cupidité. Rien ne les a préparés à croire au Père Noël. Avant tout, ils se méfient, flairent une attrape, soupçonnent ces étrangers, qui veulent faire travailler chacun, de poursuivre un but caché. La misère les a rendus rusés, et ils pensent qu’en sabotant les instructions qu’on leur donne, ils déjoueront peut-être ces desseins qu’ils n’ont pu deviner.

   En second lieu, cette école ne les intéresse pas. Ils n’en comprennent pas l’avantage. Ils n’en sont pas encore là. Ce qui les préoccupe, c’est de manger un peu plus, de ne plus avoir à se garer des gendarmes, de travailler moins dur ou alors de bénéficier davantage du fruit de leur travail. L’instruction qu’on leur offre est aussi une nouveauté. Pour la comprendre il faudrait réfléchir, mais on réfléchit mal avec la malaria, la dysenterie, ou ce léger vertige des estomacs vides calmés par un peu d’opium. Si nous réfléchissons pour eux, nous verrons que lire et écrire ne les mèneront pas bien loin aussi longtemps que leur statut de «vilain» n’est pas radicalement modifié.

   Enfin, le mollah est un adversaire de l’école. Savoir lire et écrire, c’est son privilège à lui, sa spécialité. Il rédige les contrats, écrit sous dictée les suppliques, déchiffre les ordonnances du pharmacien. Il rend service pour une demi-douzaine d’œufs, pour une poignée de fruits secs, et n’a pas envie de perdre ce petit revenu. Il est trop prudent pour critiquer le projet ouvertement, mais le soir, sur le pas des portes, il donne son opinion. Et on l’écoute.

   En dernier lieu, on n’entrepose pas sans risque des matériaux neufs dans un village où chacun a besoin de briques ou de poutres pour réparer ces édifices dont l’utilité est évidente à chacun : la Mosquée, le hammam, le four du boulanger. Après quelques jours d’hésitation, on se sert dans le tas, et on répare. Désormais, le village a mauvaise conscience et n’attend pas le retour de l’Américain avec plaisir. Si seulement on pouvait s’expliquer, tout deviendrait simple… mais on peut mal s’expliquer. Quand l’étranger reviendra, il ne trouvera ni l’école, ni les matériaux, ni la reconnaissance à laquelle il s’attend, mais des regards fermés, fuyants, qui n’ont l’air au courant de rien, et des gosses qui ramassent des pierres sur son passage parce qu’ils savent lire le visage de leurs parents.

   … Ce n’était qu’une distance à franchir, mais une longue distance parce que l’exercice de la bienfaisance demande infiniment de tact et d’humilité. Il est plus aisé de soulever un village de mécontents que d’en modifier les habitudes; et, sans doute, plus facile de trouver des Lawrence d’Arabie et des agitateurs, que des techniciens assez psychologues pour être efficaces. Roberts, qui l’était, en viendrait bientôt à écrire dans ses rapports qu’il fallait peut-être renoncer à l’école pour s’occuper par exemple de l’adduction d’eau des vieux hammam qui sont des foyers d’infection virulents. Du temps passerait jusqu’à ce que ses supérieurs d’Amérique lui donnent raison. Mais pour que "Point IV" continue, il fallait constamment de nouveaux capitaux. Ainsi, en définitive, le problème de Roberts – qui est symbolique– arriverait jusqu’au contribuable américain. Nous savons que ce contribuable est le plus généreux du monde. Nous savons aussi qu’il est souvent mal informé, qu’il entend que les choses soient faites à sa manière, et qu’il apprécie les résultats qui flattent sa sentimentalité. On le persuadera sans peine qu’on tient le communisme en échec en construisant des écoles semblables à celle dont il garde un si plaisant souvenir. Il aura plus de mal à admettre que ce qui est bon chez lui peut ne pas l’être ailleurs; que l’Iran, ce vieil aristocrate qui a tout connu de la vie… et beaucoup oublié, est allergique aux remèdes ordinaires et réclame un traitement spécial.

   Les cadeaux ne sont pas toujours faciles à faire quand les «enfants» ont cinq mille ans de plus que Santa Klaus.

Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 06:22

 

     Aujourd'hui, juste un lien vers un article de La pompe à phynance, le blog de l'économiste non aligné Frédéric Lordon, qui nous parle de régulation bancaire.

     Pour peu qu'on ne soit pas allergique à l'économie ni à la lecture d'un texte de plus de 3 pages (il ne publie pas très souvent, mais quand il le fait c'est consistant) on pourra y voir des réponses, voir des raisons de ne pas désespérer de la profession.

     On y trouvera notamment des éléments de réponse à la question : Pourquoi on va tous au carton une fois de plus ?
Mais aussi des pistes pour ce qu'il faudrait envisager. Je vous invite donc à aller faire un tour dans ses archives si ça vous a plu.

 

Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 05:58

Tsukimura

Deux ou trois heures du matin

   Dans le bûcher obscur où je me suis réfugié pour retirer de l'appareil mon film qui s'était déchiré, un couple d'amoureux me dégringole sur la tête avec des planches et prend la fuite dans le noir. J'aurais dû me méfier : deux heures du matin, c'est l'heure astrologique du Boeuf - un des animaux du Zodiaque chinois -, celle des entreprises galantes et des rendez-vous officieux. Mais tout de même : marivauder par ce froid, sur ces madriers pleins d'échardes !

   - Gomen... gomen... (d'mande bien pardon), crie l'homme en s'éloignant à grands sauts maladroits.

   Mais voyons, c'est moi qui m'excuse. Je n'ai malheureusement rien pu voir de la fille qui a disparu la première, vérifiant le proverbe " Jupe troussée court plus vite que pantalon baissé ".

   Il y a deux grands brasiers sur la place, que les pompiers alimentent en titubant énormément. S'ils boutent le feu quelque part, ce sont les femmes qui l'éteindront. Les villageois sont installés en cercle autour, mains tendues vers la flamme. Comme je passe à leur hauteur, un vieillard hurle " la Suisse... la Suisse ", se levant à moitié comme s'il allait discourir, puis se rassoit. J'ai entendu sa femme le reprendre :

- Crier ainsi, ça n'a ni queue ni tête. À présent que tu as commencé, dis-lui donc quelque chose.

   Mais il est resté là, fixant le foyer d'un air coupable. J'en riais encore lorsqu'il m'a rattrapé, cinquante mètres plus loin, taraudé par l'idée qu'il aurait pu m'offenser. Il m'a touché le coude et adressé un sourire de trois dents, juste et chaud. Et pas au nom du village ni du pays, non. C'est bien son sourire à lui. Charmant, car après tout, c'est moi le trouble-fête. Parfois je me demande ce qui, au Japon, met les vieillards tellement au-dessus du reste. C'est peut-être que, la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l'humour leur revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente.

   Nous sommes revenus ensemble vers la mairie. Au bord de la route, une longue alignée de paysans se tenaient par l'épaule et pissait dans la rizière en s'exhortant civilement à ne pas tomber dedans.

[...]

Cinq heures du matin

   Il ne faut pas médire de la musique japonaise avant de l'avoir subie six ou sept heures au moins. Au début de l'après-midi, cet air de flûte ne m'avait pas frappé à cause de la lenteur et des hésitations du rythme qui a mis très longtemps à s'installer. Mais à minuit déjà, j'avais l'impression d'avoir grandi dans cette mélodie. Maintenant j'en suis intoxiqué et, à mesure que le temps passe et que les flûtistes se relaient (c'est à présent un paysan qui porte deux vestons l'un sur l'autre), cette musique se fait plus forte et menaçante. C'est devenu un refrain ivre, enfumé, grelottant. Les danseurs vacillent et les brandons tombent en gerbes sur les nuques anesthésiées par le froid. Les visages se tirent, les joues s'avalent, les yeux se ferment ou sortent des têtes. Entre eux et les masques, c'est comme si l'écart avait diminué, et je vois partout des becs, des mâchoires et des groins.

   Il y a encore ici et là - puisque c'est permis - de brèves flambées de malveillance où l'on engueule à pleins poumons, mais cela ne dure pas. La musique emporte tout dans son rythme plus large. Quand un danseur s'effondre, un autre prend sa place. Par la fatigue, l'ivresse et l'hypnose, le village remonte dans sa mémoire jusqu'aux siècles noirs où l'impôt laissait si peu pour vivre qu'on étouffait un nouveau-né sur sur trois. Ce n'est plus le divertissement, c'est le rite. Le hameau ne fait plus qu'un bloc dont tous les étrangers sont exclus. On ne nous aperçoit même plus. Le chauffeur de taxi est lui aussi en quarantaine. Il a sans grand succès fait circuler dans l'assistance une photo de femme nue dans l'idée de se faire des relations. En désespoir de cause, il essaie de me la refiler : une rousse teinte, assise sur une plage. Un modèle, me dit-il, qu'il a loué pour un après-midi avec quinze autres collègues. Elle est très belle, les vagues aussi. Pauvre vieux ; on ne devrait plus conduire un taxi à son âge.

   Au lever du jour, ces Esprits vont descendre en dansant jusqu'au village du bas. Je ne verrai plus ça. J'ai trop froid, trop bu sans pouvoir me réchauffer, trop faim aussi et j'ai trop attendu. J'ai besoin d'échapper à a fumée, au tambour, de marcher dans cette nuit d'hiver. Mais pas le ventre vide. Dans un appentis derrière la mairie, j'ai découvert tout à l'heure un vieillard qui faisait secrètement mitonner sur un feu de bois deux cents litres de soupe au moins. Je suis repassé par sa cambuse. Il somnolait, les fesses sur un fagot, se réveillait pour touiller à deux mains sa marmite, y jetait une poignée de poissons secs et se rendormait. L'odeur de son brouet me faisait à moitié défaillir. Je l'en ai complimenté et il m'a remercié bien poliment. Mais quand j'ai tendu mon écuelle, ses yeux se sont éteints et il a soudain cessé de me voir et de m'entendre. C'est qu'elle n'est pas pour moi, cette soupe : elle doit aller à qui de droit, dans un certain ordre de préséances, à un certain moment, et comment pourrait-il savoir ce que ce gribouille aux cheveux d'étoupe sale est venu chercher ici. D'autre part, refuser c'est discourtois. Il s'est donc tiré d'embarras en me congédiant mentalement ; un tour de force, car son réduit était petit et j'y parlais de plus en plus haut. Je le revois très bien, ce vieux Tartuffe, embusqué derrière son énorme chaudron, fixant sans ciller un point un peu en dessous de ma bouche et me transformant en simple bouffée de vapeur. C'est la recette ici : quand le malséant, quand l'imprévu se produisent, regardez juste à côté, ou alors à travers. La convention - qui est collective - vous donnera toujours raison contre la vraisemblance, qui n'est qu'une affaire de personnes. Le vieux ne m'a pas vu davantage lorsque je lui ai doucement retiré sa louche pour emplir mon assiette. Il s'est rendormi avec l'ombre d'un sourire. Cela nous a arrangé l'un et l'autre. Dans toute cette affaire, j'avais tort, et il avait raison.

Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 05:19

Il est 2h du matin, vous émergez du fond de la piscine à bulle d'Ikéa. A la douleur sous l'occiput, vous réalisez que ce petit taquin de Kevin, à qui sa mère avait pourtant intimé l'ordre de lâcher cette Kavalkad et de cesser de taper partout avec ne vous a pas raté.

Vous êtes seul et livré à vous-même, mais, pour autant, vous ne cédez pas à la panique, car grâce à ce tutoriel, vous êtes désormais paré pour faire face à ce genre de situation dans cet environnement hostile. En effet, plus rien ne vous empêche de festoyer en attendant les secours.

J'entends d'ici certains arguer qu'il aurait suffi d'un briquet, ou bien tout simplement d'aller s'empiffrer de donuts cartonneux. Laissons ces jean-foutre dans leur ignorance crasse, eux qui ne connaîtront jamais le goût exquis de la brochette de Daim fondu, ni l'arôme délicat de la pousse bambou fumée au feu de contreplaqué (le tout arrosé d'une bonne infusion de ficus).

 

Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 08:43
Une série prise à l'expo de céramiques japonaise qui vient d'ouvrir ses portes.

P1120141
P1120144
P1120145
P1120150
P1120152
P1120153
P1120156
P1120158
P1120163
P1120165
P1120166
Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 09:58
Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article
2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 14:07
Après le fameux acratopège, toujours dans la série je connais des mots savants et grâce à ça je me la pète en société, en voilà un joli, j'ai nommé:

Boustrophédon:


subst. masc.
Type d'écriture archaïque utilisé par les orientaux et les Grecs, imitant le mouvement des sillons tracés dans un champ, et dans lequel une ligne se lit de gauche à droite, la suivante de droite à gauche, et ainsi de suite alternativement.

"Comment il était était déchiré Jean-Kevin vendredi soir, il est trop parti en boustrophédon."
Jean-Willy (le pote culturé de Jean-Kevin)


Votre mission si vous l'acceptez, placez, avant la fin du mois, dans une conversation avec votre boulangère les mots acratopège et boustrophédon.
Repost 0
Published by nestorpoulpo - dans Culturons nous ensemble
commenter cet article

Présentation

Recherche

Pages

Catégories